Lecture verte #1 : Chroniques altermondialistes – Tisser la toile du soulèvement global

« Il faut accepter de vivre la nuit, de faire monter le désespoir à la surface, afin que l’espoir ne soit pas songe creux, slogans insipides, afin que l’amour soit aussi colère, afin que la lumière affirme les ténèbres. »

« Tisser la toile du soulèvement global », quel beau sous-titre … Le tissage, une activité traditionnellement féminine, forte de son symbole, fut utilisée lors de la Women’s Pentagon Action (Action des Femmes au Pentagone) de 1980. Des femmes menèrent alors une action de désobéissance civile en encerclant le Pentagone états-unien (le quartier général de la défense) pour protester contre la course à l’armement nucléaire. Elles tissèrent tout autour du bâtiment, accrochèrent aux fils des photos de ce(ux/celles) à qu(o)i elles tenaient afin de défendre la vie contre l’impérialisme destructeur. Cette manifestation est perçue aujourd’hui comme un moment majeur du mouvement écoféministe.

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Par Ellen Shub sur Women and Life on Earth

C’est pour son ouvrage Rêver l’obscur – Femmes, magie et politique (Dreaming the Dark : Magic, Sex and Politics), que j’ai d’abord entendu parler de Starhawk. Jade Lingaard, dans la préface « Désobéir en état d’urgence » (Chroniques altermondialistes, 2016, éditions Cambourakis), la présente ainsi : « Féministe, pacifiste, anarchiste, sorcière néopaïenne, elle ne ressemble à nul-le autre dans le paysage éclaté de la gauche radicale américaine. » Ainsi, l’activiste et militante, de son nom de naissance Miriam Simos, « forme des militant-e-s à la désobéissance civile en portant une vision particulière de l’empowerment : créative, empreinte de spiritualité et de psychologie. »

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Starhawk

Et « pour Starhawk, l’enjeu central, c’est le pouvoir, celui qui s’exerce d’en haut par ceux qui cumulent les privilèges de richesses et la capacité à dominer les autres. Mais c’est aussi la peur. […] Pour s’en libérer [elle] propose un geste profondément pacifiste : reconnaître et accepter cette peur pour qu’elle trouve en chacun-e sa juste place. »

C’est en plaidant pour la diversité des tactiques que Starhawk nous offre, dans Webs of Power : Notes from the Global Uprising, paru en 2003 et partiellement traduit dans Chroniques altermondialistes, ses expériences de grandes actions qui ont marqué l’histoire de l’altermondialisme.

Dès l’introduction de ce livre « dédicacé à celles et ceux qui partout s’insurgent, provoquent des troubles, provoquent la paix, jardinent et combattent les incendies », Starhawk pose les bases de son militantisme, où action politique et magie ne font qu’une. Elle raconte ainsi un souvenir de soirée durant laquelle, fatiguées par la préparation d’une action politique, ses amies et elles se mirent à chanter, au son de son tambour, « La globalisation est la toile dans laquelle nous sommes prises au piège … » ou « Je nous vois tissant de nouvelles toiles, des toiles qui créent des liens … » Et nul besoin d’être sorcière et/ou néopaïen-ne pour apprécier l’approche originale, poétique et philosophique que propose Starhawk.

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Chroniques altermondialistes

Les manifestations de Seattle, qui eurent lieu le 29 et 30 novembre 1999 à l’occasion du sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et afin de protester contre la globalisation, apparaissent comme une date-clef du mouvement altermondialiste. L‘autrice le décrit comme un mouvement pour une « justice globale » et qui vit « toute une génération […] se radicaliser et […] basculer dans l’activisme ». De ce moment marquant suivront les mobilisations de l’an 2000, à Washington et à Prague, contre le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, celles de 2001 à Buenos Aires et à Québec contre la réunion de travail de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), celles contre le sommet du G8 à Gênes en juillet 2001. De son riche parcours d’activiste, marqué largement par ces actions qui animèrent le début du millénaire, Starhawk nous livre ses apprentissages. Le rôle de formatrice, qu’elle endossa au cours de ces grandes protestations afin de guider les jeunes militant-e-s, est perpétué au travers de ces pages qui nous ouvrent au large champ des formes d’action.

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« Cessez d’exploiter les travailleuses et travailleurs » – Seattle, 1999 – Manifestation contre le sommet de l’OMC

Avec mes yeux de lectrice enthousiasmée, et tandis que je réfléchissais à toutes les personnes de mon entourage à qui je souhaiterais partager ce livre, j’ai été particulièrement marquée par l’espoir qu’il porte. Par l’emploi de tous les registres à sa disposition, qu’ils soient spirituels, psychologiques, stratégiques ou politiques, l’autrice livre à travers ses phrases quelque chose d’assez rare d’après moi dans le catalogue des livres engagés : des mots de paix et d’espérance, bien que le récit des répressions suite aux manifestations de Gênes soit bouleversant. Car si la colère révolutionnaire est saine et nécessaire, elle peut parfois se faire trop présente. Susciter l’envie d’un monde meilleur à travers les exemples positifs d’actions, c’est là la force des textes de Starhawk. Elle ne développe d’ailleurs que très peu l’aspect théorique et idéologique des pensées altermondialistes, au profit de l’expérience concrète.

Au fil de ses chroniques, Starhawk ne cesse d’interroger les stratégies employées et se questionne surtout sur l’emploi de la violence et de la non-violence. Partisane de l’action directe pacifique, elle ne condamne pourtant pas unilatéralement l’activisme violent. Elle reconnaît que « Pour mettre à mal un système économique qui vénère la propriété, la propriété doit être attaquée » et que ces attaques peuvent légitimement prendre plusieurs formes. Si je ne partage pas intégralement son approche de la non-violence, il m’apparaît particulièrement intéressant de souligner que son appel à l’imagination et à la créativité comme outils de lutte est chose récurrente dans les engagements portés par les femmes, et notamment les militantes écoféministes. Puisqu’investir le champs politique en tant que femmes et féministes ne nécessite pas toujours d’adopter des codes et des traditions de lutte masculines et violentes. Il s’agit aussi d’en créer des nouvelles, par les femmes et éventuellement pour elles-mêmes. Les toiles tissées autour du Pentagone auxquelles je faisais référence en début d’article en sont un bel exemple. Par ailleurs, il me semble que si les mouvements relatés dans Chroniques altermondialistes ont eu tant d’ampleur, c’est aussi parce que l’action non-violente rassemble davantage de personnes (pas uniquement pour des raisons idéologiques mais aussi de capacités physiques et de risques encourus). Dans sa volonté de valoriser chacun-e au sein du mouvement altermondialiste, l’écrivaine écrit : « Nous avons besoin d’elles et eux [les militant-e-s des black blocs] ou de personnes comme ça. Il nous faut de la place dans notre mouvement pour la rage, l’impatience, la ferveur militante […] Nous avons aussi besoin de pacifistes […] Nous avons besoin d’espace pour la foi, la compassion. […] Et nous avons besoin d’espace pour celles et ceux d’entre nous qui essaient d’explorer des formes de lutte qui échappent aux catégories. »

Tout au long de son texte, Starhawk participe à tisser « la toile du soulèvement global ». Elle tisse des liens entre les militant-e-s, puisque la radicalité ne doit pas empêcher de surpasser les désaccords, dans un but commun. Elle fait usage de sa spiritualité d’une manière émouvante et surprenante. Comme elle l’explique, sur la côte Ouest des États-Unis dont elle est originaire, il est de tradition de mêler politique, psychologie et spiritualité. Cette réalité n’existe que très peu en Europe, et là encore l’activiste réussi à créer des ponts entre des domaines qui pourraient sembler antithétiques aux inhabitué-e-s.

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La « Spiral Dance » est une tradition néopaïenne pratiquée par Starhawk

Créer des ponts, tisser des liens, c’est là l’idée de ces grands mouvements d’ampleur internationale au cours desquels la sorcière écoféministe américaine a été amenée à militer au côté de paysan-ne-s du Mouvement des sans-terre (Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra) ou d’activistes des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia).

Et lorsqu’en 2001, dans les rues de Québec, des manifestant-e-s défilent, suite à la Déclaration de Cochabamba, en incarnant une rivière vivante pour « attirer l’attention sur la question de l’eau » en donnant « corps à l’eau, en tant qu’élément dans le feu de la lutte », comment ne pas être touchée par le lyrisme de cette action collective ?

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2001, manifestation à Québec contre le Sommet des Amériques

Ce recueil de récits, entre le manuel de militantisme et le plaidoyer pour l’action collective, est une précieuse lecture. Les comptes-rendus d’actions, les réflexions, les listes, les communiqués qui s’y entremêlent le rendent ludique et agréable à lire.

Le 11 septembre 2001, et pour la deuxième fois seulement de leur histoire, les États-Unis d’Amérique sont attaqués sur leur sol : le World Trade Center et le Pentagone sont les cibles d’attentats, revendiqués par le groupe terroriste Al-Qaïda. 2973 personnes sont tuées, 6291 sont blessées. Une guerre vengeresse est lancée par le gouvernement états-unien en octobre/novembre de la même année et qui prendra fin 13 ans plus tard, le 31 décembre 2014. Elle causera la mort de plus de 20 198 civil-e-s afghan-e-s et contraindra des milliers de personnes à l’exil.

Alors comment continuer à agir, entre les massacres, la peur et les mesures sécuritaires et répressives adoptées par le gouvernement ? Voici les précieuses phrases dont nous fait cadeau Isabelle Stengers, dans la préface à la première édition française du texte de Starhawk : « […] on trouvera […] les échos du courage extraordinaire qu’il a fallu pour continuer à lutter […] Pour lutter contre la guerre, pour affronter le désespoir d’un monde torturé. Les textes qui closent ce recueil font pleinement exister ce que savent les sorcières : il faut accepter de vivre la nuit, de faire monter le désespoir à la surface, afin que l’espoir ne soit pas songe creux, slogans insipides, afin que l’amour soit aussi colère, afin que la lumière affirme les ténèbres. »

En espérant que ces mots raviveront dans votre coeur l’espoir et la détermination pour continuer.

I send you alter-globalist vibes,

E. (merci à B. pour la relecture.)

Les Labiorantines.

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